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Chronique de la Résistance / Alain Guérin

En réponse à -2
-1Questions de méthode autour d'un assassinat de françois delpla

L'assassinat de Mandel de Francis Deleu le lundi 24 septembre 2007 à 22h08

Bonsoir François, bonsoir à tou(te)s,

Ci-dessous, un large extrait d'un article de Denis Aubras publié dans le Hors-Série n°40 de la revue "Historia", 1975, qui relate dans le détail les circonstances de l'assassinat de Georges Mandel.
Tu n'y apprendras rien de nouveau. Par contre, nos lecteurs pourront déjà se forger une opinion en attendant la parution de ton livre.

Prochaine contribution : l'assassinat de Jean Zay (même source).

*********************

Le 8 juillet 1944, au moment de quitter Châ­teldon pour Vichy, Pierre Laval reçoit un coup de téléphone embarrassé de Darnand expliquant que son adjoint à Paris, Max Knipping, vient de l'avertir de la mort de Georges Mandel, du côté de Fontainebleau.
Croyant ce dernier en Allemagne, Laval presse Darnand de questions auxquelles celui-ci dit être incapable de répondre, ignorant dans quelles circonstances est survenue la mort de Mandel, mais sachant seulement que l'ancien ministre a été remis la veille à la Milice par la police alle­mande. Darnand ajoute: "Knipping seul pourra vous mettre au courant."
Laval a convoqué, à 9 heures du matin, dans son bureau de l'hôtel du Parc, Paul Marion, secrétaire d'Etat auprès du chef du gouverne­ment, et Roland Lapeyronnie, fonctionnaire, à Paris, du ministère de l'Information. Laval arrive presque en même temps qu'eux. Son visage est bouleversé, son regard instable. Il fume nerveusement. Pénétrant dans son bureau, il ne prend même pas le temps de quitter son chapeau. Il pose sa canne sur une chaise, et dit d'emblée à Marion et Lapeyronnie :
- Savez-vous ce que j'apprends ? Ils ont assassiné Mandel !... C'était mon ami !... C'est une honte !...
Puis, décrochant le téléphone, il demande, d'une voix impérative :
- Appelez-moi immédiatement l'ambassa­deur de Brinon à Paris.
Il l'a aussitôt.
- Je viens d'être informé de l'assassinat de Georges Mandel, dit Laval. Je ne puis employer d'autre mot. Que savez-vous ?
F. de Brinon explique qu'il vient d'être prévenu par un coup de fil de Max Knipping qui paraissait troublé, qui bafouillait. Mandel aurait été remis par le S.D. à Baillet qui l'aurait écroué à la Santé puis, estimant ne pouvoir l'y garder, l'aurait remis au chef milicien Max Knipping. Celui-ci aurait décidé de transférer Mandel au château des Brosses, à Vichy, mais en cours de route la voiture qui le transportait aurait été attaquée et, lors de l'échauffourée, Mandel aurait été tué. Son corps a été déposé à l'Intendance de Police de Versailles.
Laval dit alors à Brinon :
- C'est un assassinat !... Il parait que M. Geor­ges Mandel faisait partie de ces otages que le gouvernement du Reich veut nous rendre en témoignage de sa « bonne volonté ». Je vous demande donc d'aller immédiatement à l'ambas­sade d'Allemagne et de dire très exactement à Abetz d'informer son gouvernement qu'il garde les otages dont on m'a annoncé la restitution, c'est-à-dire M M. Léon Blum et Paul Reynaud. Un cadavre suffit. Vous m'entendez bien Brinon : je veux qu'Abetz et que les Allemands de Paris sachent, tout de suite, par vous, que jamais je n'accepterai l'arrivée de ces otages en France pour être tués, et que, s'ils arrivent en France, je les prendrai sous ma protection et que j'interdirai cela ! ...
Laval ajoute :
- Trouvez Knipping, demandez-lui des infor­mations précises sur la mort de Mandel, rappe­lez-moi dès que vous aurez des éclaircissements. Il raccroche et dit à Marion et Lapeyronnie :
- On veut me faire croire qu'il a été exécuté au cours d'une tentative d'évasion, alors qu'on le transférait de la prison de la Santé à la prison des Brosses... Le mensonge est trop gros pour moi... Les miliciens ont assassiné Mandel. Les yeux de Laval sont pleins de larmes. Marion et Lapeyronnie sont bouleversés.

Le mystère plana longtemps sur les circons­tances exactes de la mort de l'ancien chef de cabinet de Clemenceau - comme sur celles de la mort de Jean Zay. Les procès des miliciens accusés de ce crime permirent de faire la lumière sur le meurtre mais plus d'un point demeure dans l'obscurité, en particulier celui de savoir qui en a donné l'ordre.
L'assassinat de Philippe Henriot le 28 juin, suivi, le 30, de la condamnation à mort à Alger du colonel Magnien [*], avait provoqué une soif de représailles chez les ultras de la colla­boration. Ils firent pression sur les chefs de la SS pour que, à chaque condamnation à mort par Alger, réponde, à titre de représailles, l'exécution d'un des otages détenus par les Allemands, tels Blum, Mandel, Reynaud, Daladier...
Le 6 juillet au matin, l'adjoint du général SS Oberg, le colonel SS Knochen téléphona à Max Knipping, délégué général du Maintien de l'ordre en zone Nord :
- Georges Mandel vient d'arriver par avion d'Allemagne, sur ordre du Reichsführer SS Himmler. Nous le mettons à la disposition du gouvernement français. Voulez-vous le prendre en charge ?
Knipping répondit :
- Il m'est impossible de recevoir M. Mandel.
- J'ai des ordres, répliqua Knochen.
- Accordez-moi un délai, il faut que je téléphone à Vichy.
Knipping tenta de joindre Darnand qui était à Vichy, mais la liaison téléphonique entre Paris et Vichy était coupée. Knochen avisé par Knipping fut catégorique: Mandel devait être remis aux Français, il le serait. Et une voiture allemande du S.D., escortée d'une autre voiture, vint livrer à la prison de la Santé, qui ne l'attendait pas, Georges Mandel en personne. Celui-ci, encore qu'on fût en plein été, était frileusement enveloppé dans une pelisse de fourrure. Alerté par Knipping, le directeur de l'administration pénitentiaire, Baillet, s'en vint à la Santé pour s'occuper de l'encombrant prisonnier.
Max Knipping qui prétendit ne pouvoir toujours pas entrer en communication avec Vichy, n'avait qu'un souci: expédier Mandel à Vichy. Là, Darnand et Laval verraient ce qu'ils auraient à faire. Après un entretien avec Baillet, Knipping prit la décision de signer un mandat de transfert de la Santé pour le château des Brosses à Vichy. Son chef de cabinet, Georges Radici, qui assistait à l'entretien, proposa à Knipping de téléphoner à Gaucher, carrefour Châteaudun, pour demander au Deuxième Service une escorte. Knipping accepta. Ce fut donc François Gaucher qui désigna l'équipe de « protection ».
Le vendredi 7 juillet, à 14 heures, trois voi­tures de la Milice stationnaient devant la porte de la Santé. Dans la première, conduite par le milicien Paul Frechoux, il y avait un officier allemand en civil, le Dr Schmidt, et deux autres miliciens, Vernon et Temple. Dans la deuxième, conduite par le milicien Mansuy, il y avait trois autres miliciens, Pierre Boero (trente-trois ans, ancien commerçant en chaussures à Nice), Georges Neroni (vingt-sept ans, barman à Paris), et Pierre Lambert (trente ans, chauffeur-­mécanicien à Montreuil-sous-Bois). Dans la troisième, Max Knipping et son chauffeur. L'officier allemand, le Dr Schmidt et Max Knipping pénétrèrent dans la Santé et firent extraire Mandel de sa cellule. La levée d'écrou fut signée par Max Knipping.
Georges Mandel monta dans la voiture conduite par Mansuy. Knipping et le Dr Schmidt assistèrent simplement au départ de la Santé, abandonnant les deux voitures conduites par Mansuy et Frechoux qui prirent la direction de la Porte d'Italie.

A quelques kilomètres de Paris, après Le Plessis-Chenet, les deux voitures stoppèrent: le passage était barré à cause d'un bombardement allié sur la route de Sens. Les miliciens descen­dirent afin de se dégourdir les jambes. Boero demanda à Frechoux :
- Que va-t-on faire de Mandel ?
- Le docteur Schmidt m'a dit que nous devions l'emmener à Vichy, au château des Brosses. Ils se débrouilleront. Ils en feront ce qu'ils voudront.
Une fois l'alerte aérienne terminée, les deux voitures repartirent sans que Mandel ait quitté sa place un seul instant.
Au cours de leurs procès, Pierre Boero, Pierre Lambert et Georges Neroni raconteront que, pendant cette dernière étape, Mandel parla avec Neroni de son amour pour la France dont il espérait bien que le destin se rétablirait. Il aurait tiré aussi de sa poche la lettre qu'il avait dictée au maréchal Pétain, le 17 juin 1940 (dans laquelle Pétain exprimait ses regrets d'avoir fait arrêter Mandel par erreur), et en aurait donné lecture aux miliciens.
Les deux voitures atteignirent la forêt de Fontainebleau. A hauteur du carrefour de l'Obélisque, elles prirent la direction de Nemours puis, après un kilomètre, celle de Mansuy s'engagea dans un chemin de traverse, à droite, où elle s'arrêta après avoir franchi 150 mètres. Mansuy déclara :
- Il y a le carburateur qui ne marche pas.
- C'est l'essence, remarqua Mandel sans méfiance.
- Ce n'est rien, dit Boero, il n'y a qu'à déboucher le gicleur.

Boero descendit de l'auto, souleva le capot, boucha l'arrivée de l'essence, passa derrière pour prendre un outil dans le coffre. Cette fois, Georges Mandel descendit et fit quelques pas en bavardant avec Neroni. Neroni qui connais­sait bien la forêt, expliqua à Mandel qu'ils étaient arrêtés au pied du mont Morillon où il y avait le curieux rocher des Demoiselles.
La seconde voiture, conduite par Paul Frechoux, était arrêtée à une cinquantaine de mètres de là, sur la N. 7. Les miliciens en sortaient pour venir voir ce qui se passait, quand, tout à coup, une rafale de mitraillette retentit. C'était Mansuy qui, à quelques mètres, derrière Mandel et Neroni, faisait feu sur l'ancien ministre. Il manqua atteindre également Neroni. Sept balles atteignirent au thorax Mandel qui s'effondra en arrière agité de soubresauts. Il n'était pas mort.
Mansuy s'approcha et tira deux autres balles à bout portant: l'une traversa le cou, l'autre frappa la région temporale et pénétra dans la boîte crânienne.
Frechoux qui accourait à toutes jambes, hurla :
- Qu'est-ce qui se passe ?
Boero, au comble de l'émotion, dit à Mansuy:
- Tu es fou ! Qu'est-ce qui t'arrive ?
Mansuy sans broncher, très calme, répondit :
- Des deux côtés, ils sont d'accord. Ce n'est pas toi qui commandes.
Pour simuler un attentat, Mansuy tira alors une autre rafale de mitraillette sur la voiture. Puis donna l'ordre de charger le corps de Mandel dans l'auto conduite par Frechoux. Les miliciens ramenèrent le cadavre à la préfecture de Ver­sailles.
Une enquête officielle commença immédiate­ment, à la demande de l'intendant de police Anquetin.
Le 13 juillet, les obsèques de l'ancien ministre, au cimetière des Gonardi à Versailles n'eurent pour témoins que huit de ses collaborateurs et amis. La famille de Mandel, sa fille et Mme Béa­trice Bretty ne purent être touchées à temps.

On connaît le tueur, Mansuy, mais qui lui a donné l'ordre de tirer?
Mansuy ne répondra pas à cette question. En août 1944, il ne quittera pas Paris pour l'Est. Certains prétendront qu'il aurait participé à une tentative d'assassinat du général de Gaulle en compagnie de Bouttier. Repérés, les deux miliciens auraient été exécutés à l'aube du 26 août. Mais rien ne permet d'accréditer cette version.
Les autres miliciens: Paul Frechoux, Pierre Boero, Georges Neroni, Temple et Vernon, ignoraient manifestement les ordres donnés à Mansuy et par qui. Pierre Boero et Georges Neroni {condamnés à mort à Paris le 25 octobre 1944) furent fusillés sans avoir fourni d'éclair­cissements. Il en alla de même pour Pierre Lambert.
Mansuy était donc le seul à savoir que Mandel allait être assassiné.
Il n'est guère pensable que Mansuy qui n'avait aucun poste de responsabilité au Deuxième Service de la Milice, ait abattu Mandel sans ordre précis, par haine antisémite ou pour venger Philippe Henriot. Remarquons qu'aucune sanction n'a été prise contre lui par les chefs de la Milice. De plus, il faut noter que son acte n'a pas été accompli dans la précipi­tation mais au contraire de sang-froid. Cet assassinat était une exécution dans les règles. Mansuy était couvert. Il y a cette phrase révéla­trice lancée par Mansuy à l'adresse de Boero :
- Des deux côtés ils sont d'accord ! Ce n'est pas toi qui commandes!
Qui pouvait bien commander ?
Les soupçons se sont naturellement portés sur Max Knipping.
Au cours de ses interrogatoires et de son procès, Knipping a affirmé que Mansuy avait tué Mandel de sa propre initiative. L'affirmation était facile: Mansuy avait disparu.
Il y a cependant, à la charge de Knipping, un témoignage accablant: celui qu'Henry Char­bonneau m'a rapporté.
Darnand qui avait subi les foudres de Laval à propos de l'assassinat de sept personnes à Mâcon, le 28 juin, et de l'assassinat de Mandel, le 7 juillet, avait promis au chef du gouvernement de faire quelques exemples et de sévir contre les excès de ses hommes. Il convoqua à Vichy les principaux chefs miliciens. Darnand avait sa figure des mauvais jours. Ses vieux compagnons comprirent que l'orage était dans l'air. Dans un langage un peu cru, il explosa :
- Vous ne faites tous que des conneries ! Il faudrait être sans cesse sur votre dos. Le président Laval est fou furieux. Si cela continue, je vais dissoudre la Milice. Qu'est-ce que ces conneries répétées ? Clavies, à Mâcon, bousille sept personnes en représaille de l'assassinat de Philippe Henriot... Knipping fait abattre Mandel... Vous êtes tous fous !
Knipping, présent, baissa la tête quand Darnand parla de l'assassinat de Mandel. Il ne dit rien. Il accepta l'accusation dont il était l'objet. Etait-ce un aveu ?
Pourtant, au dernier jour de son procès, le 5 février 1947, quand le président de la cour de justice demanda à Knipping s'il avait quelque chose à ajouter à sa défense avant la délibéra­tion du jury, l'ancien officier aviateur, debout, solennel, le visage blanc, leva le bras droit et d'une voix claire et ferme :
- Je jure... Je jure sur ce que j'ai de plus sacré que dans l'affaire Mandel je suis complè­tement innocent.

Qui saura jamais la vérité ?


Bien cordialement,
Francis.

[*] Le colonel Magnien fut l'un des chefs de la Légion tricolore en AFN.

*** / ***

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