De Launay s'est trompé car il s'est basé sur des souces... néo-nazies. Francis Deleu nous en donne la liste :
> - Déclarations du médecin-dentiste de la prison de
> Schwäbisch Hall, le docteur Edward Knorr, le 29 mai 1948;
> de l'un des infirmiers, Dietrich Schnell, le 10 janvier
> 1948 et de plusieurs prisonniers SS, in. E. Kern,
> Deutschland im Abgrund. Gottingen 1963, pp. 173-178.
> - Mais aussi K.W. Hammerstein, Landsberg, Henker des
> Rechts. Wuppertal 1952, pp. 190-210.
> - Et encore Hans Grimm, Warum - Woher - Aber Wohin ?
> Lippoldsberg 1954, p. 487.
Tout d'abord, le "E. Kern" cité par Jacques de Launay se fait appeler Erich Kern. De son vrai nom Erich Kernmayer, c'est un ancien SS autrichien, un
SS-Sturmbannführer de la Division
Das Reich - eh oui, il faisait partie des bouchers du Limousin ! Après la guerre, il militera dans des associations et des partis néo-nazis, et cherchera à réhabiliter sa branche d'arme par la publication d'ouvrages nostalgiques et suintant le négationnisme. Dans
Der grosse Rausch, publié à Zurich en 1948, il raconte par exemple que sa division s'est comportée correctement avec les Juifs de la ville soviétique de Kherson - alors qu'elle a participé à leur extermination. Son
Deutschland im Abgrund. Das falsche Gericht, publié en 1953, est un concentré de propagande néo-nazie : tout en prenant la défense des SS et du national-socialisme, Kern reprend à son compte la propagande anti-alliée et antisémite de Goebbels...
Par la suite, Kern fera partie des dirigeants de la revue d'extrême-droite
Nation Europa - véritable organe de propagande extrémiste à l'échelle européenne, auquel collaboreront des fascistes bien connus tels que le Français Maurice Bardèche et le Britannique Oswald Mosley, ainsi que le proche collaborateur de Goebbels, Werner Naumann :
En 1979, Kern ira jusqu'à chanter les louanges d'un certain Robert Faurisson... La bio du personnage est accessible ici, en allemand :
Quant à Hans Grimm, il n'était autre qu'un propagandiste nazi, théoricien de la colonisation d'un espace vital. Après la guerre, il s'attaque aux "criminels de guerre alliés", au procès de Nuremberg, aux Britanniques fauteurs de guerre, ces abrutis qui n'ont pas compris que s'allier avec le
Reich était le plus sûr moyen de défendre la race aryenne et de combattre le fléau bolchévik. Il prend naturellement la défense des accusés du procès de Dachau dans
Warum, woher, aber wohin ?, y ajoutant que Hitler était
"le plus grand homme d'Etat que l'Europe ait connu". Voir :

et

ainsi que
J'ignore en revanche totalement qui est ce Hammerstein, mais il a sans doute repris à son compte la propagande entourant le procès de Dachau.
Le fait est que De Launay a été dupé par ses sources. S'il avait examiné plus attentivement les affirmations de Kern, il aurait appris que le "docteur Edward Knorr" n'était pas américain, comme il a l'air de le sous-entendre, mais...
allemand. Il s'agissait d'un dentiste de Schwäbisch Hall, Eduard Knorr, employé par les autorités américaines. Il aurait déclaré devant le notaire (allemand) de son bled qu'il examinait régulièrement la dentition des prisonniers, et que 15 à 20 d'entre eux avaient révélé des blessures à la bouche et aux dents, compatibles avec des passages à tabac - affidavit du 29 mai 1948.
Problème : l'assistant de Knorr a confirmé devant le Comité juridique du Sénat américain que cet affidavit ne résultait pas des déclarations du dentiste, mais d'un groupe d'avocats allemands. Plus troublant encore : les dossiers dentaires de Knorr avaient disparu... Etonnant, vraiment ? Absolument pas :
l'enquête a révélé qu'un seul prisonnier SS avait été traité par un dentiste allemand - les autres étant habituellement examinés par des dentistes américains.
En d'autres termes, des avocats allemands ont utilisé le nom de Knorr pour asseoir la version selon laquelle un dentiste pouvait corroborer les fantasmatiques mauvais traitements infligés aux assassins de Malmédy... Quand au second témoin, Dietrich Schnell, il est le seul infirmier à avoir témoigné de mauvais traitements. Et pour cause :
il était un membre du NSDAP, un Blockleiter, réputé pour être hitlérien fanatique.
Voir à ce sujet Tom Bower,
Blind Eye to Murder. Britain, America and the Purging of Nazi Germany - A Pledge Betrayed, Warner Books, 1995, p. 324.
Les déclarations de Schnell et - si l'on veut - de Knorr ont de toutes les manières été démenties par toutes les expertises médico-légales pratiquées de 1946 à 1949 : les prisonniers n'ont souffert d'aucun mauvais traitement,
dixunt les experts. Les SS avaient purement et simplement menti. Tout comme leurs avocats et leurs alliés. Ce que se gardent bien d'évoquer Erich Kern et consorts.
Certes, il y a le juge Van Roden :
> Quelques extraits du livre de de Launay:
> " (...) le secrétaire américain de la défense, Kenneth
> Royall, reprenant les pièces du dossier, à la demande
> persistante de l'avocat Willis Everett Jr, d'Atlanta,
> ex-lieutenant-colonel défenseur américain au procès de
> Dachau, décida d'envoyer à Dachau une commission
> d'enquête, présidée par le juge Edward van Roden. Malgré
> l'opposition du secrétariat à la défense, van Roden décida
> de rendre public les résultats de son enquête (Chicago
> Tribune du 13 septembre 1948).
Plus exactement, la (petite) commission a rendu son rapport à ce moment là, comme prévu. Il ne s'agit pas de l'enquête du seul Van Roden, mais d'une investigation menée par un groupe de trois hommes dirigé par le juge Gordon Simpson, de la Cour suprême texane. Le rapport recommandait de commuer les peines de mort en peines d'emprisonnement. Van Roden, intoxiqué par des informateurs vicieux et par Everett (voir l'ouvrage de Weingartner à ce sujet), y formulait également quelques doutes sur la procédure suivie...
Comme je l'ai écrit dans mon message précédent, c'est en février 1949 qu'un journal libéral du Wisconsin (l'Etat de McCarthy),
The Progressive, publiera un article signé Van Roden, dans lequel on trouvera ceci :
> Et l'auteur d'énumérer la liste des sévices infligés aux
> accusés. Un seul exemple qui, par sa précision, accrédite
> la légende:
> (...) Sur les 139 cas qu'il examina à Dachau et à
> Schwäbisch Hall, le juge découvrit que seuls deux soldats
> n'avaient pas eu les testicules écrasés par leurs
> interrogateurs (...)
Jacques De Launay n'a certainement pas eu sous les yeux l'article du
Chicago Tribune, ni l'article du
Progressive - dans le cas contraire, il n'aurait jamais commis cette confusion. Là encore, il a été trompé par ses sources. Mais le vrai problème est ailleurs.
Car Van Roden a publiquement reconnu, au cours des audiences du Congrès, qu'il s'était planté. Son principal informateur, l'ex-nazi Friedrich Eble, s'était avéré être mentalement instable et l'enquête avait révélé qu'il avait tout inventé (Tom Bower,
op. cit., p. 324-325). Van Roden a même nié avoir écrit l'article du
Progressive - ce qui n'a guère convaincu - il a ajouté qu'il ignorait combien d'accusés SS avaient été frappés ou avaient eu leurs testicules broyés (Gallagher,
Malmedy Massacre,
op. cit., p. 129). En d'autres termes, son témoignage devant le Comité juridique du Sénat annihilait la légende des tortures - et la propagande extrémiste s'abstiendra d'en parler...
Autrement dit, rien de ce qu'écrit Jacques De Launay n'est conforme à la réalité. Van Roden s'était trompé et l'a reconnu - l'enquête l'avait d'ailleurs formellement établi. Knorr n'a vraisemblablement examiné qu'un seul accusé SS et n'a vraisemblablement pas tenu les propos que les avocats allemands lui ont prêté, de même que l'ancien membre du NSDAP Dietrich Schnell a voulu couvrir ses anciens
Kameraden : leurs déclarations ont été démenties par les expertises médicales.
De Launay a été trop confiant envers sa ou ses sources. L'ironie tragique est que cet ancien Résistant doublé d'un grand journaliste a bêtement recopié - sans le savoir - la propagande scandée par l'extrême-droite allemande, dont un ancien de la
Das Reich...