L'exode vu par Alfred Fabre-Luce (1) - L'exode - forum "Livres de guerre"
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L'exode / Pierre Miquel

En réponse à -10 -9 -8 -7 -6 -5 -4 -3 -2
-1Une littérature de la défaite de René CLAUDE

L'exode vu par Alfred Fabre-Luce (1) de Francis Deleu le lundi 28 juillet 2003 à 22h30

Bonsoir,

Il est dommage que les maisons d'édition aient renoncé à rééditer les ouvrages d'histoire écrit "sur le vif". Ils sont pourtant riches d'enseignements. Ils reproduisent l'atmosphère de l'époque, colportent les rumeurs, etc.... en un mot, ils nous font participer au vécu des acteurs des évènements. Je songe en particulier à Alfred Fabre-Luce et son "Journal de la France" dont la première partie fut publiée en 1940, peu après l'armistice. Fabre-Luce est l'un de ces intellectuels brillants dont nous parlent si justement René Claude. Tantôt observateur lucide de la société, tantôt pourfendeur ignoble; doriotiste en 1938, défaitiste en 1940, attentiste en 1942... plus tard chantre de l'Union européenne... l'écrivain/historien est déconcertant, contesté et constestable. Nous en reparlerons lorsque son livre sera proposé sur "Livres de Guerre". En attendant, pour illustrer les propos de René Claude, je vous propose un large extrait du tome 1 de son ouvrage - le chapitre 4, intitulé "Le désordre" - qui relate l'exode. Remarquez quelques scènes pleines d'humour, finement observées mais aussi quelques traits ignobles, indignes d'un grand écrivain.

******************************
Le 8 juin, Paris commence à ressembler à une ville en état de siège. Le bruit du canon est presque continu. Les restaurants se vident. Le Ritz abandonné par ses derniers clients ressemble à un palace de ville d'eau le jour de la fermeture des bains. Presque seul, le théâtre de "L’oeuvre" s'obstine à jouer devant une dizaine de spectateurs une comédie qui s'intitule: "Pas d'amis, pas d'ennuis." C'est maintenant, dit le dernier loustic: "Pas de public, pas de critiques.") La pièce est bonne, les acteurs voudraient la jouer, le public voudrait l'écouter, mais il y a entre eux un écran de brume que les feux de la rampe n'arrivent pas à dissiper. La représentation a l'allure furtive d'une messe basse dite par un prêtre distrait. Même sur ce tréteau, dans cette salle où des esprits sont venus déserter, ce n'est pas le spectacle annoncé, c'est la tragédie de la guerre que l'on joue...
Dans la soirée du 9, un conseil des ministres décide le repli du gouvernement. Exception est faite pour Reynaud qui, dit le communiqué, "rejoindra les armées". II n'y a là qu'un euphémisme: le gouvernement se rend à Tours, le Quartier général à Briare - c'est la même direction. Le branlebas du départ commence aussitôt dans toutes les administrations. Le visiteur qui se présente au Ministère des finances dans la matinée du lundi 10 ne reconnaît pas les bureaux qu'il a vus l'avant-veille en pleine activité. Les couloirs sont vides. Beaucoup de portes sont fermées à clef. D'autres sont ouvertes : rien n'empêche de s'installer, de lire les papiers qui traînent. Dans la cour, on cloue encore quelques caisses. L'édifice est plein d'une énorme vacance. Dans l'ancienne demeure de Reynaud on attend déjà Hitler. On se demande, devant ces locaux désaffectés: "Qu'en fera-t-il?" Les Tuileries devaient présenter cet aspect, le 20 mars 1815, entre le départ de Louis XVIII et l'arrivée de Napoléon.
Le 10 et le 11, Paris se vide. Le 12, les dernières autos qui partent sont entourées d'hommes mal vêtus, menaçants, qui réclament une place. Le capitalisme agonisant exerce un dernier privilège: le droit de fuir. Une révolution naissante le conteste, veut y participer... Une brume inattendue, noirâtre, oblige les conducteurs à allumer leurs phares. "C'est, disent les uns, un nuage artificiel lancé par les Allemands. - Non, répondent d'autres, mieux informés, on a fait sauter les dépôts d'essence et d'alcool de la banlieue." Ce voile de deuil répond à l'état des esprits. Il y a deux mille ans, la mort de César s'annonçait par de tels signes... Le 13, on est revenu à 1900; la police elle-même circule dans des voitures à chevaux. A la séance hebdomadaire de l'Académie française, Mgr Baudrillart attend vainement ses trente-neuf collègues. A la fin, il prend une plume et écrit sur le registre: "Présent: Baudrillart." Le soir, vers dix-neuf heures, les troupes allemandes avancent, parmi des banlieusards curieux, vers une ville morte. Chateaubriand, témoin de l'entrée des Alliés en 1814, écrit: "Je les vis défiler sur les boulevards, stupéfait et anéanti, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devrais être connu dans les mines de la Sibérie... " Qu'on écrive Silésie au lieu de Sibérie: la phrase pourrait se retrouver après cent vingt-six ans sur le carnet de quelque homme de lettres retenu à Paris par la goutte. Dans la nuit, un chirurgien célèbre, le docteur Thierry de Martel, se donne la mort au moyen d'une piqûre de strychnine.

La France est ailleurs. Abandonnant derrière soi les miséreux, les infirmes, les sédentaires, tout ce qui peut rouler ou marcher est sur les routes. Six millions de Français vont s'accumuler dans quelques provinces du Sud-Ouest (où d'ailleurs les Allemands finiront par les rejoindre) et y crier famine jusqu'à ce que le gouvernement mette bas les armes. Ainsi apparaîtra cet exode devant l'Histoire.
Sur le moment, ces fuyards croient se soustraire à l'ennemi et collaborer à la défense nationale.
Dès le 10, Paris lâché par ses ministres se précipite sur les routes, à leur suite. Les autos parfois s'entrechoquent parmi les jurons de conducteurs novices. Les villages sont déjà fortifiés, repliés sur eux-mêmes comme des bourgs du Moyen Age. Devant le mur antichar, doublé de vieilles charrettes et d'autos hors d'usage, il faut produire ses papiers. La file des fuyards s'immobilise au loin. Mais voici, roulant toujours à belle allure, un convoi de luxueuses voitures américaines à pneus blancs, avec des gardes mobiles debout sur les marche. pieds et des motocyclistes pour fermer le cortège: c'est le corps diplomatique en route vers ses châteaux de Touraine. Dès le lendemain, l'embouteillage est complet. Tous les quarts d'heure, le long serpent automobile, allongeant ses écailles, avance de cent mètres. Les chauffeurs consomment sur place leur précieuse essence; ils arrivent fourbus, après une nuit blanche, à cinquante kilomètres de Paris, dans une petite ville où les avions allemands les rejoignent en vingt minutes.

Les provinces du Centre viennent seulement de s'éveiller à la réalité. En avril, elles pensaient plus à la saison qu'à la guerre. Pendant les premières semaines du printemps, un vieil amour courbe le paysan sur sa terre. Les généraux ne peuvent changer cela; il faut donc que les armées s'y adaptent. Les permissions agricoles permettent à ces noces de s'accomplir, elles maintiennent la fécondité de la terre comme les permissions de détente assurent la reproduction de l'espèce. Quand, vers le 15 mai, ces jeunes cultivateurs ont été brusquement rappelés, la campagne s'est dit: "Il faut que ce soit bien grave." Puis les vieux à leur tour ont été invités à se former en escouades pour guetter les descentes de parachutistes. Il n'y en a guère; mais on en voit partout. Une grande peur commence. Tout ce qui tombe du ciel est ennemi: pour plus de sûreté on matraque l'indiscret, même s'il crie qu'il est Français; il sera toujours temps, ensuite, de l'identifier. De même, tout ce qui parle avec un accent est espion. Un curé même, ou une nonne, sont suspects, puisqu'ils ne sont pas habillés comme tout le monde...
Le ciel de juin, naguère image de l'Absolu, est devenu domaine du Hasard. Ces petits nuages blancs, touches légères d'un pinceau invisible, signalent l'éclatement des obus de la D.C.A. Ce demi-dieu qui rejette comme une tunique de Nessus sa carcasse en flammes et se balance tout seul et comme nu dans l'azur, c'est un aviateur abattu... Les alertes sont données par département. Un village que le hasard a situé près d'une frontière administrative entend plusieurs sirènes, à des heures différentes, comme si toute la région n'était pas menacée d'un coup, comme si le ciel lui-même avait été comparti­menté en quatre-vingt-neuf morceaux par un décret de la Révolution imposé à l'ennemi. Il arrive que l'événement se produise à l'heure sacrée du marché. Clients et vendeurs abandonnent aussitôt les étalages en plein vent. Un passant pourrait croire que le village vient d'être endormi par la baguette d'une fée, s'il n'entendait derrière les volets clos des verres qui s'entrechoquent, des rires étouffés. L'alerte finie, le marché ne reprend pas son animation. Les forains plient bagage en maugréant. Ils ne disent pas que cette guerre menace l'existence du pays. Ils disent, avec un ton tragique, quelle "arrête les affaires".
Maintenant, c'est bien autre chose: le paysage lui-même se transforme. D'une hauteur voisine, la route, toute couverte de véhicules, ne montre qu'un grand moutonnement de matelas. En les voyant ainsi exposés à la pluie, les paysans hochent la tête. Cette guerre n'a cessé de les scandaliser par quelque gaspillage. En septembre, l'armée a réquisitionné leurs meilleurs chevaux, pour les crever dans des courses inutiles, et leurs meilleurs hommes, pour les enterrer dans des trous au moment des semailles d'automne. Et voilà que les Parisiens galvaudent sous leurs yeux des trésors qui mériteraient d'être conservés, pendant plusieurs générations, dans des chambres bien closes! Ils ne savaient pas, ces terriens, qu'un véhicule pût transporter tant de choses: des bidons d'essence pour parer à l'épuisement des pompes, des bicyclettes pour continuer à fuir quand il n'y aura plus d'essence, des poules pour se nourrir, des canaris pour se tracasser. Mais ce qui les surprend le plus, c'est de se voir compromis dans l'affaire. En effet, des tracteurs agricoles suivent le flot à petite allure et à grand bruit, traînant derrière eux de "grands chars gémissants", où des familles nombreuses se balancent mollement sur le foin... Ils regardent tout cela, ils s'étonnent, ils se moquent - et puis, à force de regarder, ils se sentent eux-mêmes gagnés par la panique et prennent place dans la colonne.

************* (fin de la première partie).

Bien cordialement,
Francis.

*** / ***

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