... et le plus historique : l'ordre chronologique.
Il me semble que Hitler invente en 1928, ou très peu avant, sa technique du dédoublement. Parmi les (rares) élus nazis au Reichstag deux émergent, et deviennent les nazis les plus connus après le chef : Göring et Gregor Strasser. Le second, sans doute manipulé, incarne une aile "gauche" ultra-violente, qui menace de pendre les patrons et les généraux à la prise du pouvoir. Le premier rassure par ses origines et son train de vie bourgeois. Assez vite il draine vers le parti des gens comme Schacht. Ce petit jeu, du moins sous cette forme et avec ces acteurs (rejoints par d'autres) dure jusqu'après la prise du pouvoir et plus précisément jusqu'au 30 juin 34 : la nuit des Longs couteaux voit l'élimination de l'aile gauche en général et de Strasser en particulier.
Pourquoi changer une recette qui réussit si bien ? et pourquoi ne pas la chercher là où on ne l'a peut-être pas encore repérée ? Par exemple, en ce qui me concerne, je n'ai appris qu'il y a moins d'un an l'intimité du début des années 20 entre Heydrich et Canaris (en écrivant une courte bio du premier nommé pour le hors-série sur la Solution finale) et depuis cela me trotte dans un coin de la tête, sans que j'aie une minute pour vérifier car entre-temps la vie m'a branché sur Schindler et sur Mers el-Kébir : se voient-ils dans les années 30 ? Se répartissent-ils des tâches ? Jouent-ils eux-mêmes à être une aile droite et une aile gauche, avec un conservatisme bon teint chez Canaris et une radicalité "révolutionnaire" chez Heydrich ? Sur le plan de la proximité avec Hitler cependant, les rôles sont inversés par rapport au couple Göring-Strasser : Heydrich est le plus près du bon Dieu et, via Himmler ou directement, magouille sûrement plus avec Hitler que Canaris. Ce qui permet à ce dernier de jouer très vite -mais avec un rapport entre sincérité et duplicité qui reste entièrement à établir-, dans ses contacts étrangers, le rôle du sage qui s'efforce de canaliser les nazis. Terrain encore plus vierge, ses contacts avec Göring, qui continue dans une certaine mesure de jouer les modérateurs (cependant qu'il orchestre, d'autre part, une rupture -très progressive et pas complète avant 1944- entre le régime et Schacht, à qui il chipe ses prérogatives économiques).
N'avez-vous pas l'impression que cette façon de poser les problèmes est infiniment plus prometteuse que la sempiternelle peinture du nazisme en panier de clans et qui se déchirent et de leaders qui tirent chacun la couverture à soi ?
Pour répondre brièvement sur quelques détails :
-par trahison j'entends non un simple attentat mais une coordination préalable sur ses suites avec une puissance étrangère : est-ce le cas dans l'affaire de 1943 ? Existe-t-il des preuves solides ?
-pour le printemps 40, je n'ai pas rêvé : autant les fuites sur une invasion du Benelux le 10 mai sont drues, autant celles sur Sedan sont clairsemées, si elles existent; personne ne dit : "attention, ils veulent vous attirer au nord pour frapper par surprise au centre". Donc ces fuites, dans leur globalité, bien loin de favoriser l'ennemi, sont une aide aux assaillants et à ce titre leur filtrage, leur contrôle ou leur orientation par le RSHA seraient dans l'ordre des choses, au moins convient-il de poser la question;
-la question de Speer et de la terre brûlée est capitale à plus d'un titre. Je vous renvoie à cette analyse :

L'affaire se passe (du moins pour sa phase terminale) en mars et avril 1945, la dernière entrevue Hitler-Speer étant du 23. Donc en plein pendant cette période où, après beaucoup, vous le voyez comme un zombie coupé du monde. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est en forme intellectuellement, et joue plus que jamais à diviser artificiellement son entourage (Bormann et certains SS censés d'un côté veiller à l'exécution des ordres de terre brûlée et Speer les sabotant avec la discrète complicité du maître). Mais il y a plus : brûler ou non l'Allemagne, cela renvoie à une question capitale sur les affects de Hitler. Son amour suprême, capable de dominer les autres, était-il l'ordre, la race aryenne, le pouvoir, sa femme, sa chienne... ou l'Allemagne ? L'affaire de la terre brûlée nous guide vers le dernier terme. En ne détruisant pas les usines devant l'avancée américaine, ce vicieux était en train de dessiner, avec le mouvement même de ces "armées fantômes" qu'il était censé manier dans le vide, les contours d'une puissante RFA capitaliste, moindre mal une fois acquise la chute du nazisme, et berceau de sa fatale renaissance.
C'est pourquoi je dis (et démontre dans un livre) que Nuremberg a été capital, en laissant s'exprimer les accusés, qui tous sans exception ont reconnu les atrocités en les attribuant au voisin.
Là, oui, il ne restait plus qu'une mafia en proie au sauve-qui peut individuel !