Pour Roosevelt, la France n'avait plus de gouvernement légal depuis le suicide de la IIIe République. Il considérait ce pays comme une ex-puissance balayée en quelques semaines par les armée d'Hitler et qui était devenue un patchwork constitué de pouvoirs locaux et donc fort malpratique pour sa politique marquée par un pragmatisme qui ne s'intéressait ni aux profondes différences idéologiques de ces hommes, ni aux questions de légitimité que certains de ces chefs pouvaient avoir auprès de larges parties de la population française, en métropole et dans les territoires de l'Empire : Pétain, Laval, Darlan, Giraud, De Gaulle, étaient des cartes, des pions à utiliser à un moment précis de ses projets pour la libération de l'Afrique et de l'Europe, quitte à les rejeter sans état d'âme s'ils faisaient mine de refuser l'autorité américaine.
Churchill, dont on connait les rapports compliqués et passionnels qu'il entretint avec le chef de la France libre, des rapports qui s'étaient sérieusement dégradés après l'affaire du Levant, ne parvint pas à modérer les à-priori de son puissant allié concernant Charles de Gaulle. (Et les variations brutales de son sentiment pour le chef de la France libre n'étaient pas à même de modifier le point de vue de Roosevelt.)
Avec l'entrée en guerre des USA, Churchill avait perdu son statut de chef de l'alliance contre le nazisme. Il dépendait de l'Amérique pour la suite de la guerre et ne pouvait contrer les choix stratégiques et politiques des chefs à Washington.
Ce qui est étonnant, c'est le manque de discernement du grande partie du personnel diplomatique américain à Vichy puis à Alger. Robert Murphy, comme le dit Francis Deleu, épousait complètement les vues et les à-priori de son patron Roosevelt.
Ce vieux briscard de la diplomatie, en multipliant contacts et complots à Alger auprès de milieux très différents avec les fuites que ces relations impliquaient , a-t-il outrepassé le mandat de Roosevelt qui voulait une "tête" française capable d'assurer un ordre local, ou a-t-il sciemment déclenché une confusion parmi les militaires et les civils français ? Un comportement curieux et dangereux chez le membre d'une administration qui a toujours été soucieuse de limiter les pertes humaines de son armée... Comme Anne Laurens l'écrit, en limitant les contacts en Afrique du Nord et en misant sur une confiance minimale avec des partenaires français mieux choisis, Murphy aurait pu éviter les victimes de la nuit précédant le débarquement et celles qui sont restées sur les plages, tuées par les balles vichystes.
Comment justifie-t-il son action à Alger dans ses Mémoires ?
Cordialement,
René Claude |