Comme Bernard Costagliola le dit lui-même, sa vision d'un Darlan collaborateur suit des pistes ouvertes par Henri Michel, Robert Frank et d'autres (dont moi-même dans mes livres sur Mandel puis Mers el-Kébir).
En revanche, sa lecture du télégramme de 13h 04, le 9 novembre 42 (p. 245), est une vraie brèche historiographique : Darlan est tellement peu neutre, et tellement collaborateur, qu'au moment même de se vendre aux Américains il voudrait encore négocier avec les Allemands, et demande à Pétain ce que veut Hitler ! Il donnerait bien en gestion aux Yankees le Maroc et l'Algérie, et aux Allemands la Tunisie.
La logique de cette apparente aberration est une certaine vision de l'avenir de la guerre; c'est encore notre ami Costagliola qui remarque que sur ces entrefaites Darlan dit à un familier : "Ils ne peuvent plus gagner la guerre mais ne l'ont pas encore perdue". Cependant ils piétinent à Stalingrad et vont bientôt s'y faire encercler, ce qui pose la question de la frontière germano-russe après la guerre.
Darlan est un anticommuniste et un antisoviétique pur sucre, comme l'a prouvé notamment le fait qu'il confie le ministère de l'Intérieur à Pucheu en juillet 41. Il s'agissait de convaincre Hitler qu'il pouvait, sans craindre un coup de poignard dans le dos, laisser la France voler de son propre zèle antirouge, et concentrer ses forces contre les Russes.
Il en est encore là ce 9 novembre, quand il envisage de livrer la Tunisie à Berlin en échange d'un aménagement substantiel de l'armistice :
Si l'Allemagne nous aide (sic !)
, il est essentiel qu'elle modifie situation armistice et qu'elle la remplace par une autre formule politique qui nous permettrait de recouvrer nos possibilités (je suggère d'ailleurs que Bernard, qui doit avoir saisi ce texte intégralement, nous en fasse part et que Francis l'insère dans la documentation du site).
Je rappelle qu'Hubert Delpont, découvreur du texte ultra-collabo de juillet 42 que Coutau-Bégarie et Huan avaient deux fois passé sous silence, n'avait pas osé, en 1998, interpréter ce texte (le télégramme du 9) ainsi et avait écrit banalement que Darlan cherchait à gagner du temps. Il s'en explique ici

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