Bonjour,
J'ai retrouvé un autre passage dans lequel l'extraordinaire conteur que fut Bodard campe Edon sur le champ de bataille, juste avant l'horreur :
Il est dix heures du matin. Au milieu de cet Orient bouddhique s'étend une grande place en terre battue. C'est là que se tient Edon avec son état-major. Tout est bourré de canons, d'automitrailleuses, de voitures radio, d'ambulances, de tous les instruments de la guerre occidentale. Le colonel Edon est comme tous les jours, bien confortable, propriétaire aisé en train de faire marcher à plein son exploitation - le groupe mobile est "sa" chose. Pour l'instant, il étudie une carte dépliée sur le capot d'une automitrailleuse. Autour de lui, la guerre "tourne", méthodique et professionnelle. Edon a juste le temps de nous jeter : "ça va mieux". Il dicte au téléphone des coordonnées de tir à une batterie. (...)
Et puis, celui qui fut le plus célèbre des grand reporters français en Indochine décrit les effets du napalm :
Je remonte dans l'antique mirador annamite tout peinturluré et crénelé pour voir le "feu d'artifice". Soudain, il me semble que c'est l'écrasement de la nature, encore intacte à midi. Tout est en train de se consumer : les fourrés, les bois et même les premières crêtes. (...) Tout à coup, juste en dessous de la crête curieusement géométrique, jaillit une énorme boule de feu, un soleil couleur de corail. On dirait qu'elle sort de la terre elle-même, mais elle dégringole vers le bas, elle se répand comme une nappe sur tout un flanc.(...) Il n'a pas fallu une minute pour que la "chose" brûle la colline entière - et alors je comprends. C'est le napalm. Je viens d'assister à son premier jet, à la première mousson du liquide incandescent en Indochine. De Lattre a donc osé. C'était là l'arme secrète dont il m'avait fait mention, sur laquelle il comptait, sur laquelle il avait misé. Quelques semaines auparavant, avec quelle horreur les Français parlaient de ce produit recréant les géhennes infernales : ils donnaient leur parole de ne jamais l'employer sur la terre asiatique. Ils s'y engageaient sur l'honneur. Mais lui de Lattre n'en a aucune honte, au contraire. Il donne l'ordre à sa censure de tout laisser passer, il encourage même les journalistes à "faire valoir" l'emploi massif du feu grégeois du XXe siècle.(...) Maintenant le napalm règne sur tout le paysage - volutes rouges et tourbillons noirs. C'est comme si de monstrueuses orchidées de mort avaient fleuri un peu partout.(...)
Je redescends encore une fois du mirador. Chez Edon on est content. Les aviateurs à leur micro clament que les flammes ont couru plus vite que les Viets, elles en ont rattrapé et englouti des centaines, des milliers peut-être - ils continuaient encore à courir quelques mètres, torches vivantes qui s'éteignaient en qulques secondes. Malheureusement, quelques Marocains trop avancés ont grillé aussi... (p.823)
Les longs papiers très descriptifs que Lucien Bodard envoyait en France pour la presse de Pierre Lazareff ne lui ont pas valu que des amis chez les officiers français et dans l'armée vietnamienne en cours de constitution...
Bien cordialement,
RC |