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Cinquante idées reçues sur la Shoah - Tome I / Marc-André Charguéraud

 

1944. Juillet-août. Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique de F.Deleu le samedi 02 avril 2022 à 21h09

Bonsoir,

Tout ce qui touche aux enfants est poignant. Le nouvel article que Marc-André Charguéraux nous confie nous voyons que le désastre pour les uns et les succès pour les autres tient à vraiment peu de chose.
1944. Juillet-août. Sauvez les enfants juifs : Un désastre en France, un succès en Belgique.

Un désastre pour 200 enfants en France, un succès pour 600 en Belgique. Une situation parallèle entre les deux pays qu’il est intéressant d’analyser. On arrive à la conclusion que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.


A la fin du printemps 1944, 350 à 500 enfants juifs se trouvent encore dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF)[1], 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB). [2] Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo. 200 sont déportés et périssent. [3] En Belgique, aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés. Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre, condamné l’inaction coupable des premiers pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ? Ils connaissent l’existence des maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler et déporter ces enfants. Alors que la Gestapo lance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy ou à Malines pour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand. A l’époque il peut avoir renforcé le sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent pas s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem de l’AJB. Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines. Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants. [4] Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge. C’est une des explications du nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB, chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque. Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique. A l’échelle de la France, ces 600 enfants belges correspondent à plus de 3 000 enfants français. [5] On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur des reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

En France, l’UGIF est inquiète. Trois de ses centres ont subi une rafle de la Gestapo en 1943. Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark et Guy Patin et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants. Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité enlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité. [6] Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas.

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants à l’abri des nazis dans des institutions charitables et des familles. Entre septembre 1942 et juin 1944, les effectifs dans les foyers de l’UGIF diminuent de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant, mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz.

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines. Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, secrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris, une organisation clandestine, en témoigne [7] : «... J’étais en relation avec Juliette Stern, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...) C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… » [8] Il s’agit ici non pas d’opérations collectives, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ». Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables. Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée à l’époque et l’est encore aujourd’hui. Mais quel était le choix ? Refuser d’accueillir ces enfants, c’était les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accepter, même dans des conditions intolérables, dépendant de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée.

L’UGIF et l’AJB sont réticents à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ». Ces organisations estiment que cela conduirait les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter. Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront alors de ne plus accorder de libération conditionnelle à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy. Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, ils seront déportés vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme qu’il est difficile de rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF. [9]

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés par le convoi 77 du 31 juillet 1944. Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger refuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF. [10] L’accusation est un peu courte. Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines. Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait posé aucun problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier. [11]

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large.

C’est la question que pose l’historienne Annette Wiervorka en termes très pragmatiques : « Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? » [12] La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’ait été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges interviennent. Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. Mme Yvonne Nevejean, la directrice de l’Office national de l’enfance, et les militants de la section enfance du Comité de Défense des Juifs se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente ». [13] Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles est libérée. Par chance, par hasard, par miracle, disent certains, les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France. Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges seraient partis pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2022.

______________________________________________

[1]WIEVIORKA, 1986, p. 175.
LAZARE, p. 225 cite un chiffre de 500 enfants. KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3. p. 1876 donne un chiffre de 350.
[2] BRACHFELD, 1989, p. 44. Deux organisations mises en place sous pression de l’occupant.
[3] KLARSFELD, La Shoah en France, vol. 3 p. 1876.
[4] BRACHFELD, p. 118 et ss.
[5] Rappelons qu’en 1940, il y avait en France 84 000 enfants juifs contre seulement 15 000 en Belgique.
[6] HAZAN, p. 38.
[7] WIEVIORKA 1986, p. 176. Le Comité d’Union est une organisation clandestine créée à Paris en janvier 1944. Elle regroupe différents groupes juifs dont des communistes.
[8] RAJSFUS 1980, p. 338.
[9] LAZARE, p. 225.
[10] RAJFUS 1980, p. 258.
[11] C’est principalement les dizaines de milliers d’adultes juifs « officiels » qui ne survivent que grâce aux secours de l’UGIF.
[12] WIEVIORKA 1986, p. 209. Wieviorka fait allusion à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE) qui dispose de 60 groupes de combat. RAJFUS, p. 258. Pour lui le CUD n’a malheureusement pas eu le temps et les événements ont été plus rapides.
[13] BRACHFELD, op. cit. p. 44. Office national de l’enfance, un organisme étatique. Comité de Défense des Juifs, un mouvement clandestin.

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