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Centrale d'alarme de l'Holocauste de Christian Favre le jeudi 26 novembre 2009 à 10h35

J'ai retrouvé ce texte dans "mes archives" il me paraît suffisemment intéressant pour le faire connaître...
Rappellons que le Groupe Travail Histoire Vécue GTHV, a regroupé des personnalités ayant vécu la période de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont été très peu, voire jamais écouté dans les médias, cependant le GTHV a publié plusieurs livres dont:

La Suisse au pilori 2006
La Suisse face au chantage 2002
Guerre et neutralité par l'Américain Herbert R. Reginbogin
Edition Cabédita

Le GTHV a été le groupe qui s'est le plus investi pour tenter d'expliquer la situation et le contexte de la Suisse pendant la SGM, ce que n'a malheureusement pas réussi à faire le rapport de la CIE (Commission Indépendante d'Experts). Certains trouveront ce texte "partisan", force est d'admettre qu'il est illusoire de parler Histoire sans parti pris, j'ai dû me ranger à cette triste constatation. Malgré cela certains faits sont dignes d'intérêts...


****************

La Suisse neutre – centrale d’alarme de l’Holocauste
Conférence donnée lors de l’assemblée générale du Groupe de travail Histoire Vécue, le 10 mai 2005, par M. Paul Stauffer, ancien Ambassadeur.


Si j’ai l’occasion aujourd’hui de m’exprimer sur le thème de „La Suisse neutre – centrale d’alarme de l’Holocauste“, je le dois, pour ainsi dire, à quelqu’un qui n’a pas précisément les faveurs du Groupe de travail Histoire Vécue: Jean-François Bergier. En effet, si lui et sa „Commission indépendante d’experts“ (CIE) avaient fourni un travail plus professionnel et produit des rapports plus objectifs, il ne resterait plus grand’chose à dire sur ce chapitre de l’histoire suisse contemporaine.
Mais plusieurs des collaborateurs de la Commission ne se sentirent manifestement pas tenus de se soumettre au principe fondamental de l’éthique professionnelle de l’historien – comme du chercheur en général −, à savoir l’obligation d’être aussi objectif et impartial que possible. D’où l’aspect tendancieux de bien des affirmations contenues dans les 26 rapports Bergier. On ne peut s’empêcher de penser que le mandat de la Commission a fourni l’occasion rêvée à certains de ses membres de reporter sur la « génération de la mob » les ressentiments qu’ils éprouvent envers la Suisse bourgeoise d’aujourd’hui. Dans une optique de gauche, il apparaissait inacceptable qu’un pays « capitaliste » au gouvernement libéral-conservateur, îlot encerclé par Hitler, ait réussi à sauvegarder ses traditions démocratiques, à maintenir sa volonté de défendre son indépendance et, dans l’ensemble, à affronter honorablement sinon sans bavures des défis presque insurmontables. Du propre aveu de membres influents de la Commission Bergier, il fallait dénoncer comme mythe cette image historique de la Suisse. En lieu et place, il s’agissait de nous reprocher notamment de n’avoir été épargnés par le tout-puissant voisin qu’en échange de matériel d’utilité militaire et du recel d’or volé. Dans une large mesure, la Suisse aurait abandonné sa neutralité en faveur d’une collaboration avec le « IIIe Reich ».

La Suisse, centre de renseignements
Cette réinterprétation du récent passé de la Suisse ne se borne toutefois pas à présenter les faits de manière unilatérale. Elle se manifeste en outre par l’omission pure et simple de thèmes ne correspondant pas à l’image que l’on veut faire passer. Pas la moindre mention, par exemple, du rôle de premier plan que la Suisse a joué à l’époque en tant que centre de renseignements internationaux. On cherchera en vain chez Bergier les noms des représentants de services secrets alliés établis en Suisse tels que l’Américain Allen Dulles, le Polonais Szczesny Chojnacki, le Tchèque Karel Sedlacek ou le Français Georges Groussard. Il n’est nulle part mentionné, à plus forte raison, que ces agents étaient non seulement tolérés chez nous mais qu’ils opéraient en étroite collaboration avec des interlocuteurs suisses. Il n’est pourtant pas sans intérêt, et très symptomatique du climat d’opinion prévalant en Suisse à l’époque, qu’un Allen Dulles ait pu obtenir des renseignements de sommités dans des domaines aussi divers que la psychologie (C.G. Jung), la technologie de l’armement (Walter Boveri) et la recherche nucléaire (Paul Scherrer) allemandes. Mais il existait aussi des exemples d’étroite coopération à un niveau plus « artisanal ». Le cas le plus frappant est celui de la station-radio polonaise dissimulée à St-Ursanne, proche de la frontière jurassienne. Les Polonais avaient bien voulu la « prêter » à leurs camarades suisses à condition d’en assurer eux-mêmes le fonctionnement ! Cet arrangement très peu orthodoxe entre praticiens du renseignement prévoyait que les Suisses auraient accès au « butin » de cette entreprise commune. Du côté suisse, on s’était ainsi assuré une source d’informations de grande valeur, le service de renseignements polonais étant considéré comme un des plus efficaces de la coalition anti-allemande.
Nulle mention naturellement non plus chez Bergier du fait – moins connu – que les services secrets alliés basés en Suisse – en particulier américains et britanniques – ne se contentaient pas de fournir à leurs gouvernements des informations provenant de l’Europe dominée par les nazis, mais servaient aussi d’organes de liaison avec les mouvements de résistance notamment français et italiens. En leur apportant un soutien technique et surtout financier, ils les épaulèrent dans leur lutte contre les forces d’occupation.
Que tout cela ne soit pas du tout mentionné dans les publications de la CIE ne laisse pas de surprendre au premier abord mais s’explique aisément. En effet, reconnaître à la Suisse le mérite d’avoir permis aux Alliés de maintenir et même de renforcer la présence de leurs services de renseignements au cœur de l’Europe nazie, ne pouvait être acceptable à la Commission Bergier. Car cela contredisait son reproche favori, à savoir que notre pays, intimidé outre mesure par les forces de l’Axe, aurait sous-utilisé sa liberté d’action et fait montre d’une complaisance excessive envers ses menaçants voisins.

Centrale d’alarme de l’Holocauste
Les activités de services de renseignements n’ont pourtant pas été sans incidence sur un des thèmes principaux traités par la Commission Bergier. Rappelons que c’est par un télégramme de Gerhart Riegner, émigré allemand, représentant le Congrès Juif Mondial (CJM) à Genève, que parvinrent aux autorités américaines les premières informations dignes de foi sur l’Holocauste. Or, paradoxalement, le télégramme Riegner pourrait être considéré comme découlant accessoirement des relations d’affaires entretenues bon gré mal gré par la Suisse avec l’Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale, relations qui nous sont vivement reprochées par les moralistes d’aujourd’hui. En effet, Riegner s’appuyait dans sa dépêche sur des informations parvenues en Suisse par le truchement d’un industriel allemand, Eduard Schulte. Cet adversaire convaincu du nazisme profitait de ses fréquents voyages d’affaires entre Breslau et Zurich pour apporter régulièrement des informations à des services de renseignements alliés avec lesquels il était en contact.
Le principal destinataire de ces informations fut, dans un premier temps, un agent de renseignements polonais, puis par la suite l’Américain Allen Dulles. Tous deux opéraient sous couverture diplomatique. Se sentant repéré par la Gestapo, Schulte décida, fin 1943, de se rendre en Suisse et de ne pas regagner l’Allemagne. En la personne d’une de ses relations d’affaires, le directeur général de l’UBS Alfred Schäfer, il trouve un protecteur influent. Des versements réguliers de cette banque permettent au réfugié de surnager pendant son exil en Suisse. Aujourd’hui, on ne peut constater sans ironie qu’un Eduard Schulte, ennemi juré du régime nazi, légendaire « messager de l’Holocauste » et informateur précieux du Congrès Juif Mondial, ait bénéficié du soutien actif d’une des grandes banques suisses qui, un demi-siècle plus tard, allaient devenir la cible d’attaques véhémentes de la part de ce même CJM.
Lors de sa virulente campagne anti-Suisse des années 1990, le Congrès Juif Mondial prétendit, comme on s’en souvient, représenter le judaïsme dans son intégralité. Cette prétention, contestée par certains milieux juifs eux-mêmes, le CJM la manifesta également en s’attribuant le mérite exclusif d’avoir donné l’alarme sur les exterminations massives perpétrées dans les camps de concentration. Il est vrai que le télégramme Riegner d’août 1942 est entré à juste titre dans l’histoire comme l’un des premiers et des plus crédibles cris d’alarme face à l’Holocauste partis de Suisse vers le monde anglo-saxon. Mais ce n’était pas le seul de ces cris d’alarme, tout comme la représentation genevoise du CJM n’était pas, et de loin, la seule instance juive internationale à qui la Suisse offrait une relative sécurité contre les assauts meurtriers des sbires de Hitler. Bien au contraire, une multitude d’organisations juives d’importance et de tendances idéologiques diverses étaient en mesure de déployer leur activité, protégées par la neutralité suisse. L’une des plus importantes était la « Jewish Agency », d’observance sioniste, qui prépara la voie à la création de l’Etat d’Israël. Mais ce furent aussi des représentants des Juifs orthodoxes de l’Est européen qui firent de notre pays la centrale d’alarme de l’Holocauste. Les époux Rachel et Isaac Sternbuch, domiciliés à Montreux, Juifs de l’Est naturalisés suisses, avaient mis sur pied leur propre œuvre d’entraide à l’intention de leurs coreligionnaires, mais ils fonctionnaient avant tout comme correspondants en Europe de l’organisation juive mondiale « Agudat Israel » établie à New York. Disposant d’un réseau d’information très dense opérant en Europe centrale et de l’Est, ils étaient tenus au courant de l’extermination des Juifs, notamment en Pologne.

La ligne directe polonaise Berne - New York
Le fait que les Sternbuch aient été en mesure de transmettre très rapidement ces renseignements aux Etats-Unis était dû au maintien d’une légation de Pologne à Berne, qui survécut à l’occupation et au partage de ce pays entre Allemands et Soviétiques en automne 1939. Il n’allait pas tout à fait de soi que les autorités suisses, en dépit d’interventions allemandes répétées, n’aient jamais mis en doute le droit à l’existence de cette représentation diplomatique bien qu’elle dépendît désormais d’un gouvernement en exil, d’abord en France, plus tard en Angleterre. Par son accord au maintien d’une présence diplomatique polonaise, la Berne fédérale rendit possible la transmission par voie directissime aux Etats-Unis d’informations ayant trait à la situation des Juifs dans l’Europe nazie. Un collaborateur juif de la légation de Pologne, Juliusz Kühl, était en étroit contact avec les époux Sternbuch. En violation de la réglementation en vigueur, Kühl fut autorisé par le chef de mission polonais, le ministre Ładoś, à transmettre sous forme chiffrée les informations alarmantes fournies par les Sternbuch à leur organisation faîtière à New York. Cette opération s’effectuait par le truchement du consulat général de Pologne dans cette ville, qui les décodait à l’intention du président d’ »Agudat Israel ». Grâce à leur caractère « diplomatique », ces dépêches étaient soustraites au contrôle des autorités américaines. Ce qui était d’une importance capitale à une époque où Washington considérait avec méfiance les rapports sur l’extermination des Juifs et où la bureaucratie américaine stoppait ou ralentissait leur acheminement. C’est ainsi qu’un message des Sternbuch, hautement alarmant, transmis sur la ligne directe polonaise atteignit son destinataire new-yorkais en même temps que le télégramme Riegner envoyé trois semaines plus tôt et qui avait été retardé. La dépêche Sternbuch annonçait, sur la base d’un appel de détresse lancé de Pologne, le massacre de 100'000 habitants du ghetto de Varsovie et demandait aux Etats-Unis des mesures de rétorsion. D’après ce que rapporte un témoin directement impliqué, on a nettement l’impression que l’aide intensive des Juifs orthodoxes américains à leurs coreligionnaires persécutés en Europe aurait été impossible sans « l’artère vitale » du canal diplomatique polonais de et vers Berne. Ce témoin parle de « … hundreds of telegrams which we sent in 1943 and 1944 via the Polish Consulate General in New York to the Polish Legation in Bern concerning the rescue of Jewish individuals or families in Europe … « . Par cette voie étaient acheminés vers la Suisse non seulement des messages mais – en infraction avec la réglementation américaine – également des fonds pour financer des opérations de sauvetage, ce qui revêt une importance particulière. Cet argent servit notamment à procurer des passeports sud-américains aux Juifs de l’Est menacés, afin de faciliter leur départ, ou tout au moins de les aider à trouver refuge dans des camps sous surveillance du CICR, et leur éviter ainsi la chambre à gaz. Lorsqu’on se vit obligé, du côté suisse, d’intervenir contre le commerce lucratif de papiers d’identité auquel se livraient certains consuls latino-américains à Berne, cela suscita quelques frictions entre la légation de Pologne et le Département politique fédéral.

« Barrage » américain contre les informations sur l’Holocauste
De manière générale, la Suisse officielle faisait preuve d’une certaine retenue face à l’activité des organisations juives et de leurs « complices » diplomatiques. Les institutions suisses ne se trouvaient d’ailleurs pas parmi les destinataires des messages que les représentations juives opérant chez nous faisaient parvenir au monde extérieur. Du côté juif, on se forçait naturellement d’atteindre et de secouer au plus vite, par des informations et des appels au secours, les Alliés anglo-américains, car c’était d’eux seuls qu’on se promettait un soutien efficace dans la lutte contre le génocide.
Comme nous venons de le voir, les Anglais et surtout les Américains mirent d’abord peu d’empressement à prendre au sérieux les messages horrifiants qui leur parvenaient sur l’extermination des Juifs. Il faut reconnaître ici à des personnalités suisses le mérite d’avoir grandement contribué à faire tomber cette barrière de défiance : En automne 1942, le Prof. Paul Guggenheim, conseiller juridique du Congrès Juif Mondial à Genève, fut averti par Carl J. Burckhardt, à l’époque membre éminent du CICR, que Hitler avait donné l’ordre d’éliminer les Juifs d’Allemagne, voire de l’Europe entière. Burckhardt en aurait été averti par deux interlocuteurs allemands bien informés. Il répéta cette information peu après au consul des Etats-Unis à Genève à l’intention des autorités de Washington.
Venant d’une personnalité non-juive de premier plan, son témoignage revêtait une importance particulière pour les officiels américains plutôt sceptiques et pas précisément philosemites dans l’ensemble. (Que Burckhardt ait caché à ses collègues du CICR ce qu’il savait du projet de « solution finale » est une autre histoire.) Quelques semaines plus tard, le 17 décembre 1942, l’ensemble des gouvernements de la coalition anti-Hitler publièrent une déclaration commune dans laquelle la politique visant à « exterminer brutalement et de sang-froid » les Juifs d’Europe était pour la première fois sévèrement condamnée et ses responsables menacés d’une punition exemplaire. Les renseignements à la base de cette déclaration étaient parvenus aux Etats-Unis principalement via la Suisse, selon les propres termes du Président Roosevelt. Celui-ci le souligna face à une délégation de hauts représentants des milieux juifs américains, en décembre 1942. Le chef de cette délégation se trouvait être le président du CJM d’alors, le rabbin Stephen Wise. Il est peu probable que Wise se soit rallié à la manière dont son actuel successeur, Israel Singer, a dénigré la neutralité suisse. (En réalité, Singer est d’ailleurs parfaitement au courant de l’importance de la Suisse, îlot neutre, comme base d’informations et d’activités de légitime défense juives contre la campagne d’anéantissement de Hitler. Il est en effet le gendre de ce même Juliusz Kühl, responsable auprès de la légation de Pologne à Berne des affaires juives et ami intime des Sternbuch. C’est donc en toute mauvaise foi – et pour des raisons sur lesquelles il serait inutile de spéculer – que Singer a lancé son attaque de plein fouet contre la neutralité suisse).
Inutile d’approfondir ici le cas Singer étant donné que tout me semble avoir déjà été dit à ce sujet, notamment dans une prise de position du Groupe Histoire Vécue. Il a été relevé à juste titre que la thèse Singer dénonçant le caractère criminel de la neutralité suisse tombe d’elle-même par sa simple absurdité. Cette absurdité est mise en évidence avec beaucoup de pertinence par le professeur de droit genevois Daniel Guggenheim, fils de Paul Guggenheim mentionné plus haut, dans une lettre à Edgar Bronfman, ancien président du CJM : « Insulting for Switzerland, my country, and counterproductive for the Jewish cause » qualifie-t-il les propos de Singer, en ajoutant que si la Suisse avait abandonné sa neutralité, comme exigé par ce dernier, « I would certainly not be in a position to write you this letter ! ».
Je me permets de revenir ici brièvement sur Jean-François Bergier qui – en réaction aux invectives de Singer – donna à entendre au Journal « Le Temps » que sa commission n’avait jamais attaqué la neutralité en tant que telle, mais bien reproché à la Suisse d’avoir manqué à certaines obligations découlant de ladite neutralité. Ce que Bergier entend concrètement par là reste peu clair – probablement fait-il allusion à des décisions prises en matière économique et financière. Que nous nous soyons occasionnellement écartés du droit chemin de notre politique de neutralité, personne ne le contestera sérieusement. Selon Bergier, ces écarts auraient favorisé unilatéralement l’Allemagne nazie. Mais que notre disposition à faire des concessions dans cette direction ait vraiment outrepassé ce qui, en raison de la supériorité allemande, était inévitable, est une question à laquelle il est difficile de répondre après-coup et de manière globale. Toutefois, j’espère avoir montré ou plutôt rappelé qu’il existe des domaines très importants, mis de côté par la Commission Bergier, dans lesquels des Suisses – et non des moindres – ont pratiqué une « neutralité bienveillante » à l’égard des ennemis du Reich.

Optique unilatérale de la Commission Bergier
Dans bien d’autres domaines que ceux évoqués jusqu’ici se trouve confirmé le caractère unilatéral de l’optique Bergier. En matière culturelle, la Commission ne s’intéressa qu’au seul marché de l’art. Il lui fut facile de détecter, dans ce secteur, des comportements critiquables de la part de certains ressortissants suisses : des collectionneurs ayant – consciemment ou pas – acquis des œuvres d’art volées par les nazis ; un commissaire-priseur tirant profit de la vente d’art « dégénéré » confisqué par les autorités du IIIe Reich. Je ne mets pas en doute le bien-fondé des affirmations contenues dans ce rapport spécifique de la Commission. Mais il me paraît hautement significatif que tout le reste de la sphère culturelle ait été complètement ignoré par Bergier et ses collègues. Aucune mention, par exemple, du domaine de l’art théâtral où il y aurait eu lieu d’évoquer des faits fort intéressants, mais – hélas ! – propres à jeter sur la Suisse une lumière favorable, mettant en évidence son rôle de terre d’asile pour victimes du nazisme. C’est notamment le Schauspielhaus de Zurich qui se transforma en haut lieu de l’émigration culturelle allemande. Il y avait là le comédien Wolfgang Langhoff, communiste, rescapé de camps de concentration et auteur d’un des tout premiers témoignages sur le traitement cruel et humiliant infligé aux détenus. Intitulé « Die Moorsoldaten », ce livre fut publié en 1935 par une maison d’édition zurichoise. Langhoff fera partie, pendant toute la durée de la guerre, de l’ensemble du Schauspielhaus. Ensemble comptant parmi ses membres bon nombre d’autres acteurs et metteurs en scène aux noms prestigieux (Leonard Steckel, Ernst Ginsberg, Leopold Lindtberg, Maria Becker etc.) qui, eux, avaient fui la persécution raciale du régime nazi.
Que des faits de ce genre soient passés sous silence dans les rapports Bergier est très fâcheux, mais pas dû au hasard. C’est en effet l’expression d’une vision unilatérale, politiquement orientée : Ce qui dans le bilan politique et humanitaire des années de guerre pourrait être porté au crédit de la Suisse bourgeoise d’alors ne semble pas digne d’être rappelé par la Commission.
Dans son interview précité, J.-F. Bergier croit devoir, une fois de plus, traiter de nostalgiques du passé et de prisonniers d’une « certaine mythologie » ceux qui s’érigent contre son interprétation de l’histoire. Par cette prétention à l’infaillibilité, contraire à l’éthique scientifique, c’est pourtant lui qui fait preuve d’une attitude que l’on pourrait qualifier de rétrograde.
Traduction : Jacqueline Fehlmann

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